REVUE DE PRESSE

Un autre article dans les INROCKS

The cool side of the (Daniel) Darc

Toujours debout, Daniel Darc part sur les routes avec La Taille de mon âme, son récent album clair et radieux. Comme lui, qui s’est mis au vélo et au tai-chi, qui veut se marier et lit la Bible tous les jours : rencontre.

Il commence par vouloir enlever son T-shirt Rosa Parks pour vous l’offrir. Daniel Darc n’a pas changé. Il y a trente ans, c’était une paire de sandales de plomb, servant à se muscler les abdos, dont il vous faisait cadeau. Taxi Girl venait d’enregistrer Seppuku, album maudit du rock français produit par Jean-Jacques Burnel, bassiste des Stranglers et ceinture noire de karaté. Entre deux prises au studio Aquarium, Burnel racontait ses stages d’endurance au Japon où il fallait se lever à 4 heures du matin et partir courir pieds nus dans la neige. 

Dans la foulée, Daniel et moi nous sommes inscrits aux cours de maître Ignacio, rue du Faubourg-Poissonnière à Paris. Deux à trois fois par semaine, on se retrouvait là, à suer dans un dojo qui servait aussi de salle de danse. Daniel trimballait dans son sac de sport les oeuvres de Yukio Mishima, qui à l’adolescence s’était mis à pratiquer l’haltérophilie et les arts martiaux pour endurcir un corps défaillant. De manière assez solidaire, rock et arts martiaux nous semblaient constituer la meilleure voie pour procéder à ce que l’écrivain japonais appelle, dans Le Soleil et l’Acier“la vérification ultime de l’existence”

Le culte du corps, de la pureté, de la puissance infinie dopait nos âmes chétives et vacillantes. Parvenu au sommet de son potentiel physique, préférant la mort au déclin, Mishima s’était finalement suicidé en 1970, à l’âge de 45 ans, selon le rituel propre aux samouraïs, le seppuku. Au fond, Daniel aurait bien aimé en faire autant. “Mais ça n’a pas marché. Alors je me suis dit : autant aller jusqu’au bout.” 

A 52 ans, et malgré un corps abîmé, il se sent encore loin du bout. “Quand je me lève le matin, je me dis que c’est du bonus, que chaque jour qui commence est une bénédiction.” Depuis quelques mois, il a repris l’exercice physique, parcourt à vélo la distance entre Bastille et le parc Monceau, pratique le tai-chi et le krav-maga (close-combat israélien). Du coup, vous n’imaginez pas son déplaisir lorsqu’on le tarabuste encore sur l’épisode pathétique du Palace en 1979. Cette fameuse première partie des Talking Heads où il se trancha les veines sur scène… Au Daniel Darc tragique et suicidaire, il aimerait bien offrir des vacances. 

La meilleure preuve de sa farouche envie de vivre, il l’a sans doute donnée la fois où, au réveil d’une nuit en gruyère, il a basculé de la mezzanine de son appartement et s’est retrouvé sur le carreau avec deux vertèbres lombaires explosées.“Je suis con de te dire ça. J’ai toujours prétendu que j’avais eu un accident de moto.” Au diable le prestige dylanien. La vérité, quoique plus crue, n’est pas moins héroïque. “Je suis resté immobile pendant deux jours sans pouvoir atteindre le téléphone. Incapable de prévenir quiconque, j’ai même dû boire ma pisse pour ne pas crever de soif.” 

Jeune, il ressemblait à Alain Cuny dans Les Visiteurs du soir de Marcel Carné. Depuis son accident, il marche un peu voûté comme le Quasimodo de Notre-Dame de Paris. Lui qui adore les églises et le son des cloches ne saurait s’offusquer. Au demeurant, il semble enfin avoir trouvé son Esmeralda. Elle s’appelle Sophie. Il l’a connue il y a un an et demi. Elle a quinze ans de moins et ça le panique un peu. Il a fait graver leurs deux prénoms sur les bagues en or blanc qu’ils se sont échangées lors des fiançailles. Grand fan d’Elvis Presley, membre du fan-club, il espère célébrer leur mariage à Graceland. “Sauf qu’elle s’en fout d’Elvis, déplore-t-il, elle, c’est plutôt Metallica qui la branche.” 

A part ça, il revient de loin, du côté de l’alcool, des drogues dures, de l’autodestruction, de la pulsion de mort, de tout ce qui tourne autour de la “grande fêlure existentielle”. Inutile de préciser qu’être encore de ce monde l’étonne. “Je me suis shooté avec des mecs qui, depuis, sont morts du sida et je ne suis même pas séropositif. J’ai bien une hépatite C, mais elle s’est endormie.” Comme le Daniel de la Bible, il a même survécu à la fosse aux lions après une condamnation pour deal et un passage en prison à Bois-d’Arcy. “Je partageais ma cellule avec un Antillais particulièrement odieux avec moi. Jusqu’au jour où il m’a demandé ce que je faisais. Quand j’ai dit chanteur, il a voulu que je lui chante quelque chose. J’ai commencé Redemption Song de Bob Marley. A la fin, il s’est mis à pleurer et m’a dit : si quelqu’un te touche, je serai là pour te protéger.” 

Métaphore d’une vie où la musique l’a souvent sorti du trou et veille encore à son salut. Ainsi La Taille de mon âme, son nouvel album, serait presque une manière d’ex-voto, une offrande en remerciement d’une grâce obtenue, d’une prière exaucée. Sur la photo du disque, Darc est agenouillé dans l’allée d’une église, coude posé sur une valise, poitrine recouverte d’un tatouage représentant un coeur surmonté d’une croix. “Je me le suis offert avec les royalties de Coeur sacré, une chanson écrite pour Thierry Amiel”, glisse-t-il, sourire espiègle aux lèvres. Un de ses nouveaux titres, Les filles aiment les tatouages, s’en inspire. 

Sauf que Daniel ne se contente pas d’exhiber ses tattoos ou de prendre la pose. Il s’est vraiment converti, a même été baptisé en juillet 1997, quelques mois après la mort de son père, et fait depuis partie d’une fraternité protestante. “J’essaie d’aller au temple tous les dimanches. Je lis la Bible tous les jours.” Cela étant, La Taille de mon âme ne se répand pas spécialement en bondieuseries, sauf peut-être à la fin avec l’absolution de Sois sanctifié : “Sois pardonné, ta douleur te bénit/ Sois ordonné saint parmi les maudits de l’amour.” 

Quelques mots sur un chapelet de notes au piano qui en disent long sur la difficile remontée des abysses vers la lumière. Car lumière il y a dans cet album, et même joie de vivre et humour. On est loin du Daniel d’Inutile et hors d’usage surCrève-coeur (2004), de ces aveux désespérés : “Déjà en moi je sens l’automne qui doucement ronge mon corps.” Non, aujourd’hui, il chante sur un ton un peu folâtre C’est moi le printemps, avant d’éclater de rire. 

Laurent Marimbert, qui a réalisé le disque et coécrit les chansons, parle d’une “belle rencontre”, d’une “superbe aventure”“On riait beaucoup en studio. Un matin, près de la machine à café, je lui ai dit qu’une chanson joyeuse serait la bienvenue. Comme il est du mois de mai et moi aussi, il a commencé à fredonner ‘C’est moi le printemps…’ C’est venu comme ça.” Pour une première collaboration, ce travail étalé sur toute une année fut du bonheur pour l’un et l’autre. “Je n’ai jamais connu une telle complicité, excepté aux débuts de Taxi Girl”, insiste Daniel. 

Quand l’émulation se teinte de respect et d’affection, le rendu est souvent imparable. L’habillage évoque parfois le Gainsbourg des années Initials B.B. (My Baby Left Me), voire celui plus tardif d’Aux enfants de la chance (Ira), avec cette voix devenue plus profonde avec les années : “Les épreuves sont là, gravées. Personnellement, je la préfère comme ça.” Question de tessiture et d’attitude. Plus relâché, parfois goguenard, Daniel se fait moins dark et plus “crade”, cet autre lui-même. 

Préférant ironiser sur son déclin et prendre le parti d’en rire, il détricote l’histoire de sa vie, celle d’un enfant du paradis (“du purgatoire aussi”) qui a trouvé amour et foi en chemin. Avec les années, la mélancolie a perdu en âpreté (Seul sous la lune). Dans ce monde imparfait, Daniel semble avoir enfin trouvé sa place. Celle incertaine des foudroyés dont Kafka dans son journal disait qu’elle est “extorquée à l’incompréhension, à la pitié, à la lâcheté, à la vanité et où seul un mince ruisselet digne d’être appelé amour coule dans les profondeurs du sol”. Quant à ce corps dont il faisait jadis grand cas, qu’il glorifiait par la contrainte et l’endurance, il le réduit aujourd’hui à que dalle : “Si tu savais mes bras… rien. Si tu savais mes jambes… rien”. Mais si vous saviez la taille de son âme…

En tournée : le 27 janvier à Sannois, le 2 février à Saint-Etienne, le 28 à Nantes, le 1er mars à Aurillac, le 21 à Caen, le 23 à Bordeaux, etc. www.danieldarc.fr

Article issu du site des INROCKS

La taille de mon âme dans DISCORDANCE

Musique // CD

La taille de l’âme de Daniel Darc

par  | mise en ligne le Vendredi 6 janvier 2012

Cela fait longtemps, à présent, que Daniel Darc est bien davantage qu’un rescapé de Taxi Girl. Longtemps qu’il a gagné ses galons d’auteur compositeur interprète – mais surtout auteur.

On a beaucoup parlé de sa foi, illuminant ses dernières créations. Avec La taille de mon âme pourtant, sa foi en Dieu semble s’effacer devant une autre foi, plus terrestre cette fois. « Ca commence par un i, se termine par un a », pose-t-il en ouvrant l’album, accompagné d’un harmonica qui donne une note malicieuse à cette introduction. Et même si c’est « la merde au milieu », le verbe a de l’allant, et se conjugue au futur (ira). Peut-être, parce que cet album est celui du cheminement.

Or sur ce chemin, Daniel Darc se voit déjà bien avancé.

Il y a cette photo centrale du livret où on le voit au premier plan tandis qu’en arrière, un enfant tout droit sorti des 400 coups de Truffaut – qui le figure lui, très probablement – campe sur sa gauche.

Il y a ces textes, surtout, qui évoquent « ceux partis vers l’infini » ou la vie qui « doucement s’enfuit », les gens qui comptent et qui se comptent, au fil des ans, de moins en moins nombreux (Les vœux de bonne année), les femmes avec qui, décidément, rien ne se fixe (« Est-ce qu’aux larmes je suis condamné ? »), et ce temps qui « n’attend personne pourtant » ; tous ces textes qui ne disent qu’une seule et même chose : « autrefois, j’étais jeune » (Ana).

Fort de ce constat, Daniel Darc s’arrête un moment pour dessiner le flot d’une vie qui a de la gueule. Un flot à son image : cabossé, faits de creux ou de hauteurs, mais à tout bien considérer, toujours dense, puissant, unique. Une vie, en somme, qu’il semble contempler avec tendresse et un regard distancié qui le rend particulièrement touchant.

Sans ignorer l’aspect sombre de ce disque, il y flotte pourtant un parfum d’espièglerie (un ukulélé, une anecdote entre deux chansons « il pleut, merde, mon cuir ! ») et cette façon de théâtraliser les choses pour mieux prendre du recul. La valse de La Taille de mon âme et son introduction magique (« Je ne suis pas belle je suis vivante c’est tout » – Arletty, Les Enfants du Paradis) confère à son énumération parlée (« Si tu savais mon cœur … rien, si tu savais mes yeux … rien, […] ») une indéniable légèreté pour affirmer à quel point ses errances, considérées à l’échelle de l’humanité, sont anodines. Ce qui n’exclut pas l’immensité de chaque petite chose (« Si seulement tu savais la taille de mon âme »).

Et si la vie est une histoire, alors Darc se fait conteur. Sur C’était mieux avant où les violons et les cuivres agrémentés de petites notes de piano transportent dans un western à la Ennio Morricone, il y est son personnage principal. « Crad est Darc » ramène forcément au Gainsbarre de Gainsbourg dont l’influence est présente de bout en bout.  Un fantôme qui veille sur sa diction un peu « fucked up » à la Bonnie & Clyde, mais qui, en même temps, ne lui ressemble pas, bien qu’il soit russe et d’origine juive, comme lui et artiste « foiré » – Serge aurait voulu peindre, Daniel, écrire des romans -, comme lui.

Sans doute parce qu’il y avait chez Gainsbourg une désinvolture affectée que Darc n’a pas, un cynisme incompatible avec le respect qu’on lui sent pour la vie, un optimisme presque, qui ne colle pas avec la noirceur d’un vrai-faux perdant. Parce que, en revenant à cette photo centrale en noir et blanc, Darc a les yeux tournés vers le ciel. Parce que, également, d’autres indices brouillent les pistes et mènent tout au contraire à l’espoir sur terre. Parce que le printemps, celui des naissances et de la sienne, en tout cas, s’invite, plus fort que son attraction pour l’hiver (C’est moi le printemps). Que les « rires d’enfants » sont précieux (Vers l‘infini). Et que la mélodie, les arrangements de Seul sous la lune sont incroyablement apaisants, faisant presque oublier des paroles nettement plus noires.

La musique, finalement, c’est ce que l’on retiendra par-dessus tout. Une musique composée avec Laurent Marimbert, touchée par la grâce, aux antipodes du phrasé maladroit et heurté de cet homme plus visiblement marqué que beaucoup d’autres ; une musique mélodique, lumineuse, riche d’arrangements aussi variés que subtils ; une musique qui fait que l’on prend le temps de s’arrêter sur ce disque, de faire une pause et parfois, de retenir sa respiration comme lorsque le très beau violoncelle d’Ana s’élève et émeut.

Le plus étrange, c’est qu’en fin d’écoute, ce Daniel Darc que beaucoup pourraient, de prime abord, considérer comme un débris, a l’air heureux. Mieux que cela peut-être : serein, voire sage.

Tellement sage qu’un auteur-chanteur de 25 ans, à l’aube de son premier album, nous l’a récemment abattu à la serpe en deux mots : « Maintenant, c’est comme s’il donnait des conseils ; c’est devenu un vieux con : il fait chier ». Il y a des chances qu’il en sourie, lui qui n’a jamais cherché à être un « vieux jeune », au contraire de beaucoup de ses contemporains. Il se pourrait même qu’il apprécie cette fougue un peu arrogante qui a l’infini des possibles devant lui, voire qu’il la chérisse, avec l’extrême bienveillance de ceux qui savent.

« Ce qu’il me faut, c’est la lenteur » dit un Darc qui sait qu’il a plus vécu qu’il ne lui reste à vivre. On la lui souhaite, à lui qui semble désormais connaître le prix de chaque instant.

La taille de mon âme est une bien jolie leçon de vie.

Rock and Folk

L'interview de Daniel Darc dans HARTZINE

Daniel Darc l’interview

Le mer,4 janvier, 2012

Un article signé 

A l’écoute de La Taille de mon Âme, le nouvel album de Daniel Darc, on avait trouvé le pari audacieux et le casting intéressant. Produit par Laurent Marimbert, qui cachait son talent de créateur d’ambiances en réalisant les disques des 2Be3, cet album est surprenant par sa cohérence, la puissance des textes et leur mise en valeur parfaite. On a profité de ce nouveau CD pour le rencontrer, tant on le savait passionnant.

Pour que cette discussion soit à la hauteur de notre ambition, nous avons réalisé cette interview en double, avec Rafaël Corcostegui, qui nous a permis de rentrer en profondeur dans l’aspect littéraire de ces nouveaux titres. Nous avons fait face, ce soir-là, à un homme réconcilié avec lui-même qui nous a parlé du punk, de sa famille, de la religion et avec qui on aurait pu continuer à tailler la bavette des heures durant…

Avant parler de ton nouvel album, on t’a entendu dire que tu n’avais finalement pas aimé Amours Suprêmes, ton disque précédent…

Ouais, ouais. Quand je le réécoute… Parce que sur le moment, je trouvais ça très bien, mais en me le repassant, je trouve que c’est Crève-Coeur en moins bien. Mais c’est peut-être aussi parce que ça se cassait un peu la gueule avec Frédéric (Lo, le producteur, ndlr). Le premier, c’était un peu une lune de miel. C’est allé très très vite, ça se passait super bien, je crois que pour lui aussi, vraiment… Le deuxième, on se connaissait déjà. C’est un peu comme un couple, tout simplement. Ça a commencé à merder, et puis l’argent aussi… Parce qu’il est devenu éditeur, et qu’on n’avait plus de thune pour le faire, et du coup, on a pris le batteur et le pianiste des Attractions, de Costello. J’en n’avais rien à secouer de ça. J’aime bien les mecs, Steve Nieve et Pete Thomas, mais ça ne m’intéressait pas. Et puis bon, il y avait une façon de réaliser lequel n’était pas celui que je préférais… Je voudrais pas dire que j’avais raison et qu’il avait tort, et le contraire non plus, mais simplement, on n’était plus prêt à bosser comme ça. Lui est plus du genre à dire ce qu’il veut dès le départ, alors que si je prends des gens que j’aime bien, c’est pour les laisser faire, genre : « Ecoute ça, fais ce que tu veux dessus ». Et puis si à la fin, il n’y a rien, ben… Je dis des trucs. Mais si ça se passe bien sans que j’aie à dire quoi que soit, je préfère. Et il y a eu Robert Wyatt, peut-être pour me faire plaisir, mais c’était génial. Il y a eu des grands moments, bien sûr, comme ce que j’ai fait avec Alain Bashung… Cette chanson, c’est le piano… J’aime beaucoup ce qu’il a fait, Robert, dessus. Frédéric et l’ingé s’étaient barrés, il n’y avait plus que lui et moi. Il me dit : « Qu’est-ce que je fais ? ». Je lui réponds : « Ben je sais pas… Ce dont t’as envie ». Au début, il était un peu largué, parce que c’était le contraire de tout ce qu’il avait fait avant et puis au bout d’un quart d’heure, ça a commencé à venir, je trouve ça super. J’aime bien quand c’est accidentel, quand il y a des trucs qui se barrent.

Et La Taille de mon Âme, avec Laurent Marimbert, a été réalisé dans cet esprit-là ?

Oui… (rires). Quand on s’est rencontré, on pensait plus au cinéma, tous les deux. Quand on parlait, c’était vachement plus des images que du son. Ça s’entend, je pense. C’est pour ça aussi que j’ai pris Les Enfants du Paradis, tout ça. Et ouais, ça a été très vite. Je pensais à Chet Baker, Dylan. Le micro était toujours branché.

Les moments parlés viennent de là ?

C’était pas du tout prévu, au départ. Je l’ai laissé faire, je savais même pas ce qu’il mettrait. J’ai juste demandé à ce que le violoncelliste joue, à la fin d’Anna, la Septième Suite pour Violoncelle de Bach. Qui n’existe pas, bien sûr. Ça l’a fait marrer, il a essayé de faire un truc comme ça aurait pu être. Le reste, vraiment… Genre Laurent a été jusqu’à mettre, au milieu d’un titre, Besoin de Quelqu’un qui n’a pas Besoin de Moi, un truc où j’allais pour me barrer. Il pleuvait dehors et, du studio, on voit la pluie qui tombe, et je dis : « Merde, la pluie », et, je sais plus, je parle de mon cuir… C’était pas du tout prévu. Je me suis vraiment bien entendu avec lui, et j’espère qu’on va pouvoir en refaire un autre.

Il y a déjà une idée d’en refaire un autre ensemble ?

Pour moi ouais, pour Laurent, je sais pas…

Tu jouais My Funny Valentine au Palace, et l’influence Chet Baker se ressent énormément sur l’album. Tu l’as rencontré ?

C’est un mec que j’ai vu peut-être une quinzaine, une vingtaine de fois. Quand il venait à Paris, je le voyais tout le temps ! Et ouais, c’est un des chanteurs qui m’a le plus marqué. Il y a deux chanteurs, pour moi : Van Morrison et Chet Baker. Et Elvis, mais c’est différent. Ces deux-là arrivent à passer par-dessus leurs défauts. Surtout Van Morrison. Après, ouais, je l’ai rencontré, mais vraiment pas pour les bonnes raisons.

Comment expliques-tu l’aspect hyper religieux de ton disque ?

Je ne savais pas que Laurent les mettrait, ces phrases. Il a inséré vraiment ce qu’il voulait. Il m’a fait écouter, mais je m’en rendais pas compte, vraiment, je m’en rendais pas compte, à quel point c’était Dieu tout le temps. En même temps, c’était des conneries. Enfin non. Mais à la fin, il me disait : « Excuse-moi, je te fais pas chier, avec ton Dieu ? » (rires). Je suis pas mystique, je crois en Dieu, oui, je crois en Dieu. C’est une partie de moi, quoi.

La création des morceaux en eux-mêmes se passait comment ?

La plupart du temps, c’était lui qui me jouait des trucs ou on pensait à rien, il commençait à prendre le piano et j’arrivais dessus… C’était plein de fulgurance. Oui, voilà, de fulgurance.

Il dit d’ailleurs qu’il n’a vu dans sa vie que deux fois des mecs capables d’écrire un texte pendant une improvisation : toi et Roda-Gil.

Dans les trucs de Roda-Gil pour Julien Clerc, il y a un truc tellement fort. J’arrêtais pas de chanter Danses-yà Laurent (il commence à chantonner).

D’ailleurs, écrire pour les autres, tu l’as un peu fait…

Ouais, un peu. Mais il y a des gens pour lesquels j’adorerais écrire. Françoise Hardy, Jacques Dutronc. Il me l’avait proposé, mais j’étais môme, et j’avais fait des merdes. Je ne sais même pas s’il les a lues…

Il y a des similitudes entre ton album et celui de Miossec. Parler des amis qui sont partis, de l’occupation… Les « c’était mieux avant », qu’on trouve aussi dans sa Chanson du Bon Vieux Temps… Sans compter les références à Drieu de la Rochelle. D’ailleurs, comment es-tu tombé sur cet auteur ?

Oh putain, je vais écouter ! Merci. J’essaie de chercher pour Drieu de la Rochelle. Ah.

Si. Je trainais avec des gens d’extrême droite. Même si je suis d’extrême gauche. Enfin j’étais… L’époque du punk, les gens s’en font une idée super cool, mais c’était pas du tout ça. Il y avait de tout, et ça se barrait dans tous les sens. Ce qui fait que tu pouvais très bien parler avec un maoïste et cinq minutes plus tard, avec un nazi. Et puis on se connaissait tous. C’est ce qui a pu se passer au Etats-Unis au tout début du bop ou même en France à Saint-Germain-des-Prés. Il y avait un truc à essayer, fallait le faire, on s’en foutait de ce qui se passait. C’est étrange. Je crois qu’avec Drieu, c’est ce qui s’est passé, d’ailleurs. Mais c’est surtout Jacques Rigaud, pour moi. Comme pour Le Grand Jeu. C’est une revue avec Daumal, Roger Gilbert-Lecomte. Pour moi, ils ont un rôle assez proche de celui de Jacques Rigaud, là-dedans. Daumal est plus articulé… Il y a ceux qui arrivent à s’adapter et puis les autres. C’est assez darwinien comme truc, en fait. Je sais plus ce que je voulais dire. C’est bien, parce que ça me touche, en fait… Ah oui, si, Drieu. Je l’ai connu par un mec d’extrême droite. Non, en plus c’est pas vrai, je me fais une sorte de légende, là. Je l’ai connu parce que je lisais. Mais la littérature est plus intéressante, pour moi, à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche…

Genre Céline, à qui tu fais référence, aussi ?

Ben tu vois, ses pamphlets, je m’en fous, mais Le Voyage… Même Rigodon ou D’un Château l’Autre… Il y a un truc énorme. Et j’ai appris qu’à cette époque, mon oncle était planqué avec lui, mais ils ne se connaissaient pas… Enfin quand je dis mon oncle, je commence juste à pouvoir dire mon oncle. Avant, je n’ai jamais reconnu le côté de ma mère. Ce n’était pas la même famille. Ma famille, c’était du côté de mon père… Ça ne fait que deux ans que je peux dire ça, ça doit être la troisième ou quatrième fois que je le fais. Ma famille était juive en Espagne, et ils ont eu la mauvaise idée de venir en France. Il y en a qui se sont barrés aux États-Unis et puis en Israël, mais ceux qui sont en France, c’est ça ma famille. Du côté de ma mère, c’est pas ça. C’est une famille catholique, et le frère de ma mère avait été à… Je sais plus… Mais ma mère a été condamnée à mort par procuration. De la collaboration horizontale, comme on dit, elle n’a pas été très résistante. Autant le frère de ma mère était dans la baston, autant ma mère n’a jamais été nazie. Mais elle était amoureuse d’un Allemand. Tout ça pour finir amoureuse d’un Juif qui lui a fait un petit Juif (rires). Parce que moi, dès que je suis né, hop, on m’a coupé la queue, et c’était fait. Tout ça, ça je l’ai retrouvé avec les meubles. Prends-moi pour un dingue, c’était les meubles. Ma meuf vient habiter avec moi maintenant, et il y avait tellement de trucs partout que je me suis dit : « Faut jeter ». Et plus je jetais de trucs, plus je me retrouvais en face de choses que j’avais oubliées, de souvenirs. C’est vraiment les soldes avant fermeture, ces temps-ci, chez moi. Fermeture provisoire, hein. Pour réassortiment. Je me débarrasse de plein de trucs. Et il y a des choses dont je ne pouvais pas parler avant qui reviennent… Maintenant, ma mère, elle est toujours vivante, et je l’aime comme elle est. Mon père, il est mort mais je l’aime. Et puis je suis content, là, vraiment content, c’est génial. Je suis pas scientologue, mais c’est un truc que j’ai fait plus tard que les autres. J’ai 52 ans, mais je dois pouvoir parler avec des mecs de trente ans. Je crois qu’il y a une vingtaine d’années de retard entre mon physique et ma tête. Et c’est peut-être pour ça, si on veut me donner un peu de talent, que c’est bien, ce que je fais.

Dans un autre registre, tu as souvent rendu hommage à Alain Kan. C’est une grande inspiration, pour toi ?

On peut très vite penser que j’en ai beaucoup parlé, mais ce qu’il y a, c’est qu’on me dit toujours : « Et Alain Kan ? ».

Alors parle-nous des autres qu’Alain Kan, de ceux qui ont été importants pour toi.

Non mais Alain, il allait loin dans le truc. Il était respecté par à peu près tout le monde, parce que c’était un « pauvre PD », mais un « pauvre PD » qui s’habillait en nazi, qui s’en foutait de s’en prendre plein la gueule, qui se battait… Et puis moi j’avais des potes dans le FHAR, un mouvement homosexuel révolutionnaire… Il y a Alain Pacadis et Alain Kan, parce que c’était les plus célèbres. Mais il y avait plein de gens tout autour. Mais c’était ça. T’avais Alain Kan, qui arrivait habillé en nazi, t’avais Alain Pacadis, qui était un genre de clochard céleste, si on veut. La personnalité parfaite pour parler du punk, je crois que c’est Pacadis. Quand il te parle, il dit un truc génial, mais tu peux pas écouter tellement tu gerbes, parce qu’il pue. C’est ça, c’est parfaitement ça.

Tu as fait un album en duo avec Bill Pritchard. Pourquoi lui ?

On était tous les deux sur PIAS. A l’époque, c’était qu’en Belgique, et moi j’avais signé chez eux. Il avait écouté mes disques, et il voulait me rencontrer, parce qu’il avait envie de faire un disque en français. Il pensait qu’il n’écrivait pas assez bien pour ça, même s’il parle très bien le français. Il m’a fait écouter des trucs de lui, j’ai trouvé ça vachement bien. Au début, c’était des chansons de lui, que de lui, et j’ai fait des versions françaises, pour voir si ça lui plaisait. Je pensais qu’il allait refaire les voix, mais il les a trouvées super. Jusqu’à Nijinsky, qu’a fait Pritchard ivre mort, et que je lui ai rejouée le lendemain, en lui assurant qu’elle était de lui. Il a failli me casser la gueule parce que je voulais mettre son nom sur la pochette.

Les textures sonores sont assez variées et les morceaux sont ponctués par les phrases enregistrées par hasard. Comment vas-tu retranscrire ça sur scène ?

On a prévu de faire des dates avec Jean-François Assy au violoncelle, il prendra peut-être la guitare, aussi… De temps en temps, on sera quatre, cinq, ça dépendra des morceaux. Un peu comme au concert qu’on a fait au Palace. J’aime bien ça, parce que j’écoute pas trop de rock, plutôt du jazz et de la country, John Coltrane, tout ça… Enfin c’est comme l’écriture, on s’en fout. Flaubert disait : « J’aimerais écrire un livre qui ne parle de rien ». Céline, c’est la même chose, il n’y a que le style. Entre les chansons, ce qui change, c’est la façon d’écrire. C’est toujours le même thème.

Des anciens de Taxi Girl, tu es celui qui a le plus « récupéré » les fans, selon Mirwai. Tu peux expliquer pourquoi ?

Je suis pas sûr que ce soit entièrement vrai. Enfin si… Pour des raisons très longues. Mais je pense que la France n’est pas forcément un pays qui se rappelle des musiciens. Les gens se rappellent plus d’une voix que d’un style de guitare. Je pense qu’il y a les textes, ensuite…

Est-ce que tu as l’impression de progresser dans ton écriture ?

Oui, mais je pense que c’est pour plein de gens la même chose. J’écris forcément de mieux en mieux… Quand je repense au moment où j’écoutais Dylan quand il sortait Saved, un truc très chrétien, je comprends qu’on puisse me dire qu’on préfère ce que je faisais avant. J’ai fait ce que j’ai fait. Mais je crois que maintenant, je n’ai plus besoin d’une manière. Avant, j’étais en permanence dans un état extrême, même si je ne sais pas s’il y a un état normal. Avant, je pouvais écrire bien, et puis en relisant les trucs maintenant, je me dis : « Qu’est-ce que c’est chiant ! ». Maintenant, je peux trouver un mot, un verbe, pas besoin de durer des plombes. C’est de plus en plus naturel.

D’ailleurs, les textes sont plus narratifs. Tu pourrais écrire un roman ?

C’est comme courir un marathon. Moi, je fais du 100 mètres. C’est aussi lié à un mec que Miossec cite pas mal, qui est Henri Calet. Je l’ai découvert, et j’ai eu l’impression de lire Céline, mais sans la haine. Et ça fait du bien. Céline, petit nerveux, un peu. Il y a toute la beauté du monde à portée de main, mais il va pas aller voir, il a trop peur et il va rester à fixer le sol en disant : « Enculé de Juif, enculé de Juif ». Il y a Rigaud aussi. Dans Le Feu-Follet, il a une chance de s’en sortir, mais il ne s’en sort pas. Je pense que si Rigaud avait pu écrire, il s’en serait sorti. Mais je ne pense pas qu’il faille privilégier ceux qui n’y arrivent pas, même si j’ai tendance à le laisser entendre, des fois. Il faut arriver à faire son truc. Mais peut-être que je suis né pour décevoir.

La musique fonctionne comme un écrin pour les textes. C’était volontaire, où cela s’est-il imposé au fil des sessions ?

C’était voulu. Évidemment, parce que tu peux pas enculer un mec sans lui sourire avant (rires). J’exagère un peu, mais il y a de ça…

Pour finir, t’es encore en vie, tu sors encore des disques, tu as gardé une certaine aura… Tu incarnes un peu le survivant du punk…

Manoeuvre aussi. Mais il est critique. J’ai voulu être critique, je l’ai fait un peu, mais Dieu merci, j’étais pas doué pour ça, je crois. Parce que je pense que si j’avais fait critiques rock, j’aurais été comme Eudeline, à rien branler.

Tes disques sont quand même meilleurs que les siens…
J’espère, putain, j’espère.

On t’as pas vu sur les hommages à Jacno ou Bashung alors qu’on s’y attendait un peu. Pourquoi ?

Jacno et moi, on était fâché. C’était de ma faute parce que j’ai pas assuré. J’étais junkie à l’époque donc je ne pensais qu’au prochain fix. Et lui, il s’occupait des crédits… des croquis… des pochettes, je crois, et j’avais rien assuré, c’est moi qui avais tort. J’aimais pas forcément ce qu’il faisait et je ne vois pas trop l’intérêt de dire : « Je suis connu » et de venir faire les pleureuses. Si je suis allé sur la tombe d’Alain, c’est parce que c’était un pote… Et de toute façon, on ne me l’a pas demandé, d’être sur les disques. Ça me semblait un peu trop… vite fait. J’aime pas ce truc-là.

La suite, ce sera quoi ?

J’ai envie de refaire un album vite, de plus traîner, de tourner, tourner, tourner, avant d’enregistrer, j’espère avec Laurent Marimbert. Pour le coup, j’ai besoin d’alter-ego musicaux, je ne peux pas être complètement seul. Laurent Marimbert est vraiment exceptionnel. Parce que chez moi, je lis, j’écoute France Culture, ma caution intellectuelle… (rires). Mais en studio il faut quelqu’un à côté de moi qui me dit : « Faut que tu te magnes ».

L'Humanité

 

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