Daniel Darc au-delà de la mort

MUSIQUES | Les disques post mortem tiennent rarement leurs promesses. “Chapelle Sixteen” de Daniel Darc est une belle lettre d'adieu, qui doit beaucoup à Laurent Marimbert.

Le 28/09/2013 à 00h00 
Valérie Lehoux - Télérama n° 3324

Daniel Darc. © Richard Dumas

Ce jour-là, dans le sous-sol d'une ancienne usine de banlieue transformé en studio d'enregistrement, il avait sélectionné onze chansons. Onze, sur la bonne vingtaine qu'il avait écrites et composées avec le musicien Laurent Marimbert. Avant de rentrer chez lui, dans l'Est de Paris, il avait aussi choisi son « tracklisting », l'ordre dans lequel les titres apparaîtraient sur son prochain disque…

C'est ainsi qu'on les découvre aujourd'hui sur Chapelle Sixteen, double album posthume de Daniel Darc qui nous est arrivé comme une surprise à la fin de l'été. Et qui nous a bouleversés.

C'est rare. Ce genre de disque se solde trop souvent par un bric-à-brac sans âme, des « fonds de tiroir » – studio ou live – opportunément exhumés par une maison de disques, moins pour faire vivre une œuvre que pour vider les poches des collectionneurs. Chez les Anglo-Saxons, c'est une habitude : Jimi HendrixAmy WinehouseJeff Buckley ou Michael Jackson, entre (beaucoup d') autres, ont eu droit à leurs galettes d'outre-tombe.

Chez les Français, outre un Grégory Lemarchal ficelé en vitesse avec des bouts deStar ac, on se souvient de la sortie d'un Bashung reprenant Gainsbourg (la bande-son d'un spectacle), ou d'un Henri Salvador sur des maquettes de 1999 réorchestrées par Benjamin Biolay. Sans être fondamental, celui-ci était agréable, sans doute parce que Biolay connaissait – et respectait – suffisamment le chanteur pour le servir au mieux.

On croise les doigts pour qu'il en soit de même avec le disque de Guillaume Depardieu qu'on nous a promis pour le mois prochain (intitulé, sans rire, Post mortem). Les premiers échos laissent plutôt craindre un bricolage pas très inspiré.

« Au départ, Daniel pensait
écrire un spectacle sur sa vie. »
Laurent Marimbert

Quoi qu'il en soit, Chapelle Sixteen fait figure d'exception. Pas seulement pour la personnalité hors norme du chanteur, mais aussi à cause de la genèse du disque. De septembre 2012 à février 2013, à raison de trois fois par semaine, Daniel Darc s'est rendu dans le studio de Laurent Marimbert, au sous-sol de l'ancienne usine de banlieue. Ensemble, ils ont façonné les chansons, comme ils l'avaient fait sur le disque précédent.

Au bout de six mois, le chanteur avait enregistré tous ses textes ; il avait « posé ses voix ». Il ne restait plus à Marimbert qu'à faire venir des musiciens, pour que de vrais violons ou de vraies flûtes remplacent les sons synthétiques de ses maquettes. Le 26 février, Daniel Darc sélectionnait les onze titres de son disque. Deux jours plus tard, on apprenait sa mort.

« J'ai beaucoup hésité à finir le projet. Sans Daniel, il n'avait plus de sens pour moi. » Laurent Marimbert, qui d'ordinaire fuit la lumière, accepte de s'y montrer un peu. Sans lui, Chapelle Sixteen ne serait jamais sorti. « C'est la mère de Daniel qui m'a finalement convaincu… Sur un disque ordinaire, il m'aurait fallu cinq à six semaines de travail. Sur celui-là, il m'a fallu trois mois… Je crois que j'avais trop de peine. » Sans doute.

Car même ceux qui ne connaissaient pas Daniel Darc risquent d'être troublés par ces chansons urgentes, dessinant le récit d'une existence brûlée, marquée par un impérieux besoin de rédemption. Comme une longue lettre d'adieu. « Au départ, Daniel pensait écrire un spectacle sur sa vie. Face à l'ampleur du projet, il avait renoncé. Mais l'idée a dû continuer de lui trotter dans la tête. » D'autant qu'au même moment il se confiait à un biographe (1). Si Chapelle Sixteen sonne si juste, c'est aussi pour sa cohérence.

Evidemment, rien ne garantit que demain de vieilles bandes disparates ne finiront pas par resurgir dans le commerce. Elles ne viendront pas de chez Marimbert : il a compilé, sur le second CD de l'album, leurs chansons inachevées. « Sa mère y tenait. Et puis ça règle le problème des fonds de tiroir : je n'en ai plus. » On n'en écoutera Chapelle Sixteen que plus intensément. Comme le point final d'une aventure, qui est aussi son point d'orgue.

(1) Bertrand Dicale (auteur de Tout est permis mais tout n'est pas utile, éd. Fayard).

A écouter

 

 Chapelle Sixteen, 2 CD Jive Epic/Sony Music.

 

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